Le monothéisme traditionnel des Bashi avant le christianisme selon P. Colle

LE MONOTHEISME TRADITIONNEL DES BASHI SELON P. COLLE

Sources : http://dehelp.net/wp-content/uploads/2018/11/Monographie-des-Bashi-revue-et-corriguée-Père-COLE.pdf (6juin 2020)

113. MONOTHEISME OU POLYTHEISME

Les Bashi sont nettement monothéistes.  Ils ont foi en un Dieu suprême, créateur, unique et bienfaisant.  Tous les autres esprits, supérieurs qu’ils soient, sont créés.  Donc on ne saurait parler ici de hiérarchie parmi les dieux ; nos Bashi appellent le principe créateur « NYAMUZINDA » littéralement : celui qui est à la fin… au delà duquel il n’y a rien… en somme cause ultime, cause première et dernière de tout.  Nyamuzinda porte encore le nom de Nnakuzimu (celui qui est dans le pays des ombres) et LUNGWE, celui d’en haut, car ungwe, ungu, semble bien contenir l’idée d’en

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haut.  NYAMUZINDA, que tous disent être le « MUJIZI » le faiseur, a existé de tout temps, et existera sans doute toujours, car on ne lui suppose pas de fin.  Il est unique de sa nature.  Seul il est au-dessus de tout.  Aujourd’hui encore tous les phénomènes naturels surtout ceux qui frappent davantage l’imagination par leur grandeur, relèvent de sa causalité.  C’est ainsi que la mort lui est attribuée en dernier ressort : Nyamuzinda amuyisire : Nyamuzinda l’a tué.  Quand ils voient une chose extraordinaire, comme un enfant qui vient au monde avec une seule main, ils disent : « Nyamuzinda abumba : Nyamuzinda a fait cette chose étonnante.  D’ailleurs ils affirment que Nyamuzinda crée les âmes à mesure que les corps viennent au monde, bien qu’elle ne se manifeste qu’avec l’âge de raison.  Le « hasard » ne se traduit pas autrement que par « Nyamuzinda ajizire » : Nyamuzinda l’a fait.  C’est à lui encore qu’ils attribuent les grands fléaux ; seulement alors il se sert de l’intermédiaire des BAZIMU.  Il leur suffit de savoir que Nyamuzinda est habituellement bienfaisant, qu’il accorde aux humains en temps opportun la pluie, le soleil, qu’il donne aux plantes, aux animaux, aux hommes leur fécondité, qu’il pourvoit à leurs besoins journaliers, pour qu’eux-mêmes se désintéressent plutôt de lui, et s’efforcent de se concilier les mânes dont ils craignent le mauvais vouloir.  Cause première Nyamuzinda est encore jusqu’à un certain point, cause dernière, en ce sens que c’est vers lui que retournent toutes les âmes, car le royaume des ombres est régi par ce même Nyamuzinda sous le nom de NAKUZIMU.  Ils ne localisent pas Nyamuzinda dans de petits temples.  Il y a bien la hutte « KANYAMUZINDA » aux carrefours, mais on ne lui y fait pas de sacrifices « arharherekerwa ».  On se contente de lui dédier les herbes de la hutte car, disent-ils, nous ne savons pas bien ce qu’il aime, ne l’ayant jamais vu, et il ne nous a envoyé personne pour nous en instruire (cf. 117 offrande de bière et manioc pour bergers).

LA NOTION DE DIEU CHEZ LES BASHI

Le nom le plus répandu parmi nos Bashi pour désigner la cause première, le principe de toutes choses est NYAMUZINDA.  Ce nom est assez significatif, et pourrait se traduire par « celui qui est là où tout finit », « celui à qui on aboutit en dernière ressort, l’alpha et l’omega ».  (Note Nya = celui qui, celui qui a, qui est ; mu = là, zinda = être au bout).  Il est reconnu comme l’unique créateur.  C’est lui qui a fait toutes choses, c’est lui qui crée l’homme : Ye mujizi w’ebintu byoshi, ye alema omuntu.  Il est le dispensateur de la vie, c’est par sa puissance que les enfants naissent, que les animaux voient le jour, que les plantes se reproduisent.  Les phénomènes naturels, surtout ceux qui frappent davantage l’imagination par leur grandeur ou leur étrangeté, relèvent directement de sa causalité.  Il semble qu’il a une fois pour toutes établi les lois qui régissent l’univers ; il veille simplement à ce que le monde marche comme il l’a une fois constitué.  Il n’intervient plus guère que pour y déroger.  C’est à Nyamuzinda qu’on attribue les grandes famines, les grandes épidémies, les fléaux de grande envergure.  Un enfant vient-il au monde perclu ou difforme, on dira aussitôt : abumba Nyamuzinda ; Nyamuzinda a fait cela.  Le mot « hasard » ne se traduit pas autrement que par ce nom.  Son nom est cité avec respect, et il n’est pas rare de l’entendre appeler : le béni, l’ami, Nyamuzinda gw’omugisho ; Nyamuzinda mugashane ». Mais Dieu est bien loin, bien caché, bien vaguement compris.  Nos Bashi ont peine à se figurer qu’il agit par lui seul.  Dans leur pensée, il a commis aux âmes des défunts, aux bazimu, les besoins particuliers des hommes, leur laissant carte blanche pour avantager ceux qu’ils aiment et pour nuire aux autres.  C’est par les habitants de l’au-delà qu’il opère le plus souvent.  L’au-delà est son habitat.  Et si quelques-uns disent que cet habitat est sans limites, est partout, la plupart supposent qu’il est soit au delà du firmament ; e cikerere, soit sous terre, e kuzimu dans le royaume de la mort (zimu est réversif de Ŕzima et signifie non-vivant, défunt).  De là son deuxième nom « NAKUZIMU », le maître du lieu où la vie est absente, le prince de la mort. Que Nyamuzinda soit bon en lui-même, qu’il comble de bienfaits les mortels, nos noirs n’y semblent pas attacher beaucoup d’importance.  Leurs sentiments sont si vulgaires ; ce qui les frappe ce sont les maux, les revers qui les atteignent personnellement.  Et bien que Nyamuzinda commissionne pour cela ces bazimu, il est le plus souvent rendu seul responsable.  Ses « bazimu » étant si près de nous, il y aurait danger à leur faire mauvaise figure, tandis qu’il y a peu de danger à

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insulter, à maudire même Nyamuzinda ; il est bon papa, et trop loin pour entendre.  Aussi après un malheur, les insultes à son adresse sont-elles assez fréquentes.  Il en est de Nyamuzinda comme de moi, me disait un chef » : on dit quelquefois que je suis bon parce que je dois parfois châtier.  Et de même qu’on ne se gêne pas de m’insulter en secret, de même les Bashi maudissent Nyamuzinda ».  A la mort de son enfant une mère osera dire p. ex. Nyamuzinda amanyirhira omwana, lya akafa nshuzo, akafa akarhanda, akalirwe oku mpinga ; que Nyamuzinda, qui m’a tué mon enfant, meure sans héritier, meure de peste, soit mangé sur la montagne solitaire.  En cas de grande mortalité, on entend : « Nyamuzinda akayirhwa anabagwa, ye walire abasole : que Nyamuzinda soit tué et dépéché, lui qui mange les jeunes gens choisis.  Nyamuzinda akayena akafa busha, akayanga akahera : que Nyamuzinda ait des déboires, qu’il meure sans assistance, qu’il soit vaincu, qu’il soit perdu, etc. ».

Les honneurs rendus à Nyamuzinda sont assez minces : des édicules de paille, surmontés de trois ou de huit tresses d’herbes, au carrefour de sentiers, voilà l’offrande.  Et quand on demande aux indigènes pourquoi ils n’offrent rien de sérieux à celui qu’ils mettent au-dessus de tous, c’est disent-ils, que Nyamuzinda ne nous a pas fait connaître ce qu’il désire, ni par lui-même ni par ses envoyés.  Souvent l’on rencontre sur les montagnes des huttes de même gens construites par les bergers.  Les passants y déposent quelques carottes de manioc, des épis de maïs ou d’autres vivres, que les bergers ont droit de manger.  Ce n’est pas une offrande à Nyamuzinda, mais aux bergers qui lui ont construit sa hutte.

J’ai dit que le séjour de Nyamuzinda est souvent sous  terre.  Et cependant nos noirs reconnaissent qu’il est partout, qu’il voit tout, qu’il entend tout.  D’après plusieurs, il manifeste sa présence d’une manière spéciale dans les volcans encore en activité, notamment dans le Mulamba (Nyamulagira).  Mais cette croyance est venue sans doute avec le culte relativement récent de Lyangombe, du Rwanda et n’est pas générale.

Les Bahunde, du Nord-Ouest, honorent eux aussi Nyamuzinda, et le redoutent.  Pour eux, il ne serait pas le créateur, mais le plus puissant des mânes ancestraux, chargé de répartir la mort parmi les hommes.  Seuls les chefs lui offrent parfois des vaches et des chèvres ; le peuple ne lui sacrifie rien.  Beaucoup le confondent avec Nyamulagira, qui est lui aussi un grand génie, le chef du clan Muleke, qui manifeste sa présence sous forme de serpent colorié (l’arc-en-ciel).  Sa femme aurait été Nyamibere, et sa fille Buingo.  Nyamubere signifie : celle qui a des seins, Buingo signifie la vie.  Nyamulagira peut se traduire par « celui qui régit ».  Son premier nom était Bihango « créateur qui ne lui est plus attribué aujourd’hui, et a été remplacé comme tel par « Lulema » créateur, et « Lugira » faiseur, noms venus du Rwanda.  Du simple énoncé de ces noms on pourrait presque conclure que les Bahunde, ayant adopté Lulema et Lugira pour désigner le créateur, on fini par délaisser Bihango, dont ils ont fait le régisseur de Dieu, sous le nom de Nyamulagira, une espèce de double de Dieu, moins immatériel, père de la vie avec l’aide d’une épouse, symbole de sa providence.  Nos Bashi admettent eux aussi l’existence de Nyamubere ou Nyamubere, dont ils font la mère immatérielle de Nyamuzinda, et qui semble n’être que le symbole de sa providence ; car bien qu’elle soit dite la mère, le fils est cependant le « premier », « le principe de tout ».  Nyamuzinda est connu de même dans la partie du Rwanda qui voisine le lac.  Au dire de certains vieux, jadis il y était très honoré, et connu comme créateur ; ce n’est pas un simple génie.  Mais le nom « IMANA » ayant fini par prédominer, on lui a réservé le titre exclusif de « distributeur de la mort ».  On en a même fait la mort personnifiée « urupfu » ; et à cet titre il est gratifié d’insultes.  Les chrétiens en ont fait le nom du démon.  Au nord du Kivu, Nyamuzinda est le roi des défunts, muzimu lui-même ; frère de Simusiga, fils de Nyamulagira, chargé par son père de tuer les hommes.  Depuis un temps relativement récent, on s’est mis à désigner sous le nom de Lungwe, le principe de toute chose.  Ce nom a été importé de chez les Bazibaziba, qui habitent la lisière de la grande forêt au sud-ouest du Kivu.  Il signifie « l’inaccessible ».  Dans cette tribu, il est honoré comme créateur, car disent les vieux, il peuple les forêts d’animaux.  La grande majorité des Bashi

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le croient immatériel, bon pour les hommes, maître de la vie.  Plusieurs affirment qu’il a créé Nyamuzinda.  Les hommes lui offrent de la bière et du feu dans un petit trou recouvert de mottes de gazon. L’on entend parfois désigner le nom de Dieu sous la dénomination de « IMANA ».  Le voisinage de Rwanda ; en est certainement cause.  Dans ce pays en effet Imana désigne actuellement la cause première, le créateur, l’être immatériel, qui a toujours existé, n’a jamais été homme, est honoré de tous.  Personne n’oserait lui adresser la moindre insulte, car il est bon de sa nature.  On ne songe pas à lui endosser la responsabilité de la mort, que Nyamuzinda délégué par lui, sème parmi les hommes.  Ce nom a probablement apparu aux Bashi avec le culte de Lyangombe.  Au Rwanda, Imana est un Dieu personnel, au dire de la grande majorité.  Et cependant il se rencontre le long du Kivu des gens pour affirmer que Imana est un nom collectif, pour désigner les mânes bienfaisants, tout comme au Bushi.  C’est ainsi qu’au Rwanda, lorsqu’un fils sacrifie à ses parents défunts, il dira « mana zigasane » mânes amis au pluriel, au Rwanda aussi bien qu’aux Bashi.

Quant à la signification de ce nom, il peut être traduit par « celui d’en haut » ; on pourrait encore le rendre ici au Bushi par « chez celui, ou ceux qui donnent la bénédiction, le bonheur, comme dans l’expression « imana yawe (tu es heureux) ajijire imana (il a eu de la chance) ». (Ce radical se retrouve dans le verbe kumana, être en haut, dans l’adverbe Ŕbwu-mana, qui est droit en l’air ; dans l’expression e lwi-mana en haut : comme dans ce proverbe « mwenge e kabanda arhamanya erhi oli e lwimana amubwine : le malin de la vallée ne sait pas que celui qui est en haut le voit, c’est-à-dire l’homme terre à terre oublie que Dieu le voit.

A en juger par ce qui précède, la notion de Dieu, cause première de tout, existe certainement dans la pensée de nos noirs.  La plupart des Bashi admettent que c’est Nyamuzinda, mais plusieurs attribuent l’acte créateur à l’un ou l’autre des grands génies.  C’est pour éviter toute erreur dans l’esprit de ceux qui suivent l’instruction religieuse que les missionnaires du Bushi ont été unanimes à se servir de la dénomination de MUNGU, comme le font ceux du Tanganika, et ailleurs encore, puisse-t-il être bientôt connu, aimé et servi par tous nos chers Bashi.

114. MORALE 

Les Bashi ont du bien et du mal une notion assez claire.  A leurs yeux, le vol, le mensonge, l’adultère, l’assassinat sont choses répréhensibles ; assister son prochain, remettre bénévolement une dette, observer la fidélité conjugale sont choses louables. Les châtiments dont ils punissent les uns, les louanges qu’ils donnent aux autres, en sont une preuve suffisante.  Ils se portent de préférence vers ceux qui se montrent généreux, droits, complaisants.  Ils comprennent la bonté.  Un libertin, une femme voleuse, encourent le mépris public.  Les vices contre nature sont totalement inconnus.  Ils ont notamment la notion exacte de la PUDEUR.  Les enfants se livrant à des mauvais jeux se cachent.  Les femmes qui se lavent à la rivière se retirent à l’écart ; elles évitent de se dévêtir devant les hommes.  Les malades couchés sans vêtements sur leur natte, se couvrent instinctivement dès qu’un étranger vient à paraître.  Les parents ne parlent pas de choses lascives devant les enfants.  Ils les éloignent de la hutte conjugale dès qu’ils sont en état de comprendre ce qui se passe dans leurs rapports intimes.  Le père respecte sa fille, et celle-ci respecte son père, au point de vue de la pudeur.  Tout immodeste que soit l’habillement, ils prennent instinctivement une pose modeste quand ils font un mouvement ou quand ils sont exposés à se découvrir p. ex. en s’asseyant, en se baissant, en ramassant un objet ; bref, ils ont le sentiment inné de la pudeur.  Même ceux qui se livrent au dévergondage, évitent les regards (voir 76).

LA CHARITE est connue et pratiquée, même si l’on parle de charité désintéressée.  La vache d’un pauvre s’enfonce dans la boue d’un marais ; le berger trouvera sans peine des aides pour l’en retirer.  Un passant dont on n’a rien à attendre demande un peu de nourriture, rarement on lui

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refusera si l’on en a sous la main.  Une femme revient avec un fagot de bois, elle se blesse ; elle trouvera une compagne complaisante qui prendra sa charge, et la ramènera chez elle.  Un étranger s’égare dans les bananeraies, il aura de suite quelqu’un pour le remettre sur la bonne voie, quitte même à faire un bout de chemin avec lui sous la pluie.  Ces actes sont de tous les jours. La charité s’exerce surtout à l’égard de la parenté, ou des personnes liées par des liens quelconques de solidarité.  Car on peut appeler charité cette solidarité qui porte les uns à payer pour les autres, à les aider dans les circonstances critiques, quelquefois au péril de leur propre vie.  Trouve-t-on de la RECONNAISSANCE ?  Oh ! bien peu.  C’est une perle rare, mais pas totalement inconnue.  Les gens bien élevés vous disent sincèrement merci (okonkwa, kwokwo) pour un petit service.  Quelques-uns vous présenteront de la bière pour témoigner leur joie pour une aide reçue.  Un riche ira même jusqu’à offrir une vache à un pauvre qui lui a rendu un service insigne.  Il n’en est pas moins vrai que la règle générale reste : do ut des !  Derrière tout acte qui ressemble à de la reconnaissance, il y a presque toujours l’espoir d’un nouveau bienfait.

LE DEVOUEMENT désintéressé est une plante qui ne pousse pas au Bushi.  Voyez le chef ; il est entouré de gens sans cesse aux aguets pour lui rendre service ; vous croiriez à un dévouement de chaque instant.  Est-il menacé d’un mauvais coup, ils s’interposent et le protègent de leurs corps.  Ils épient tous ses caprices pour les satisfaire.  Ces gens sont la race des courtisans qui voient derrière leur chef des faveurs et des biens à recevoir, et rien de plus.  « Rien de plus » c’est peutêtre exagéré !  Dans le chef se trouve personnifié l’autorité ; les bazimu de ses ancêtres le protègent, et cela est respectable ; on se dévouera donc peut-être quelques fois parce qu’il est chef, sans songer à la rémunération.

LA BRAVOURE, la vaillance, voilà ce qui est aux yeux des Bashi la vertu par excellence.  Tous la respectent, mais tous ne la possèdent pas au même degré.  En face du danger réel ou imaginaire ils perdent facilement la tête.  Le cri d’une hyène, le miaulement d’un chat sauvage le soir contre la hutte les fait trembler ; ils n’y sont pas habitués.  Ne leur parlez pas de se promener seul pendant la nuit, les revenants se trouvent à tous les coins.  On trouve pourtant des hommes et des femmes aux allures décidées ; énergiques ; mais c’est une assez rare exception.  Ce sont là les seuls qui seront récompensés dans l’autre monde, par la résurrection de leur corps et le bonheur de vivre dans les volcans (N° 109).   Ils savent respecter le droit d’asile ; ils savent même s’exposer aux coups pour sauver quelqu’un qui s’est réfugié sous leur protection (170).  A la guerre les vaillants sont nombreux ; dans l’espoir d’attirer les regards du chef, ils se montrent parfois d’une témérité outrée, provoquant et attaquant l’ennemi de très près, s’exposant sans réflexion aux coups des adversaires ; ils savent pourtant que s’ils tombent entre les mains de l’ennemi c’est la mutilation la plus cruelle et la mort ; n’importe !  Il est vrai l’entraînement, l’excitation, la confiance en des amulettes y est pour une bonne part.  le grand facteur de la bravoure à la guerre, est l’espoir des rapines.  J’ai entendu citer le cas d’un guerrier (Lubungo) qui combattit toute une journée avec une telle furie (1915) que le soir il tomba épuisé et mourut de fatigue. Nos Bashi ont une certaine notion de l’AFFECTION FAMILIALE, de cette affection désintéressée qu’on retrouve à un si haut degré dans nos bonnes familles chrétiennes d’Europe.  Mais leur affection ressemble fort, dans la majorité des cas, à celle de l’animal pour son petit ; elle est instinctive et rarement raisonnée.  Une mère aime ses enfants bien sincèrement, surtout s’ils sont encore petits.  Viennent-ils à mourir, elle les pleure avec des larmes bien sincères ; mais en général sa douleur est de très courte durée.  Quelques jours après, elle semble n’y plus penser.  Le père lui aussi, éprouve de la tendresse pour ses enfants, et tout, dans son amour, n’est pas de l’intérêt.  Malheureusement cette affection souffre plus d’un accroc.  Dans les familles nombreuses, les parents délaisseront souvent un ou plusieurs enfants, des garçons surtout.  Les meilleurs morceaux, les soins les plus minutieux, iront à certains, les autres étant à moitié abandonnés ; parfois on dirait que leur présence est à charge.  On rencontre bon nombre de ces enfants, malingres et chétifs (bazamba) rebutés par leurs parents.  Un enfant en bas âge dont la mère vient à mourir, aura bien

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de la peine à lui survivre longtemps.  Une femme ne donnera jamais le sein à un enfant qui n’est pas son enfant propre (en dehors des cas prévus par la coutume (N° 68). Entre époux l’affection semble plus superficielle ; si tant est que ce soit de l’affection véritable.  La femme est pour son mari un instrument utile qu’il a payé une ou deux vaches.  Le mari est pour sa femme un instrument à lui donner des enfants, qui lui procure certains biens.  Demandez à une femme qui a vécu en bons termes avec son époux, qui vient de mourir, demandez-lui si elle aimait son mari : « Oh oui ! Beaucoup, il me nourrissait si bien, il me donnait si souvent des perles et du lait de sa vache ».  Ce qui n’empêche pas qu’un mois au plus après son décès elle se met déjà à regarder au-dessus de la balustrade pour en apercevoir un autre.  Les larmes sont vite séchées. Si l’un des deux vient être atteint d’une maladie incurable ou de longue durée, l’autre l’abandonne presque toujours.  Les enfants montrent peu d’affection pour leur père ; ils le craignent, le respectent, mais l’aiment fort peu.  Ils montrent plus d’amour pour leur mère, encore que cet amour soit à fleur de peau.  L’aide que les enfants donnent à leurs parents vieux et malades, est bien précaire.  Elle semble être en proportion de l’héritage qu’ils en attendent.  La soumission d’un fils est basée sur l’espoir d’une vache à recevoir et sur la crainte d’être déshérité.  Pour sa vieille mère il trouvera rarement un peu de beurre, une peau convenable pour l’habiller, du lait pour la nourrir.  Les vieux pauvres sont habituellement délaissés, même quand les enfants jouissent d’un certain bien-être.

MENTIR est un péché mignon ; il n’y a aucune honte à cela.  Bien plus, on dirait que le caractère distinctif de cette race est celle du plaisir qu’ils trouvent « à carotter leur monde ».  Tromper sans se faire prendre est un acte digne d’éloges.  Il y en a qui passent leur temps, trouvent leur plus grand plaisir à induire les autres en terreur ; à mentir tant et plus pour ou sans le plus mince profit.

VOLER n’est pas plus exécrable.  Le vol est fréquent.  Il est dangereux de posséder ce qu’un autre n’a pas.  Quand nous voulûmes introduire la culture du maïs, on s’opposa par une réponse unanime : « C’est inutile d’autres que moi viendront faire la récolte ».  Les chefs eux-mêmes, qui aiment à avoir une plantation d’arachides à grignoter, ne peuvent la récolter que par la menace des plus grands châtiments contre quiconque se ferait pincer dans leurs champs.  Laisser sa vache dehors, c’est presque la certitude de ne plus la retrouver.  Nos noirs n’ont pas de plus grand plaisir que celui des rapines où ils n’ont rien à craindre.  « Kunyaga » dépouiller un récalcitrant sur l’ordre du chef, ne dure pas longtemps.  On voyait autrefois et on voit encore des bandes organisées qui venaient la nuit voler les vaches des particuliers dans la maison même où le propriétaire dormait.  Aujourd’hui encore la plupart des hommes dorment à côté de leurs vaches de peur qu’elle ne soient volées.  N’y était la crainte des sévères châtiments les voleurs pullureraient.  Certains individus ont été éduqués de telle manière qu’ils ne voleront jamais un objet, grand ou petit, qui est mis de côté ou qu’on leur confie.  Ce sont des bichunjunjuma.  Ils prendront bien quelque chose sur la voie publique, jamais en secret.  Ceux-là ne doivent pas saluer ni s’annoncer en entrant chez quelqu’un.

Nos noirs sont CRUELS par tempérament.  Ils aiment à voir souffrir.  A la guerre, leur grand bonheur est de mutiler les prisonniers et les blessés, voire même de les couper en morceaux pour jeter les débris à la face de l’ennemi.  En face de la souffrance d’autrui, ils se montrent indifférents, stoïques.  Ils ne seront pas faute de rire aux éclats des cris de douleurs poussés par un malheureux.  La souffrance d’un ennemi est une cause de joie.  L’animal, lui, ne mérite aucune pitié.

Malgré ces défauts et ces vices, on peut dire cependant et on l’a vu plus haut, que nos Bashi ont conservé un fond de vertus naturelles, bien peu apparentes, il est vrai, mais qui n’en sont pas moins véritables.  Au missionnaire de réveiller ces énergies endormies, ces germes, cette mèche qui fume encore dans toute âme qui reste, malgré tout, naturellement chrétienne, comme disait Tertullien.

CHATIMENT DU MAL ET REMORDS.  Nos Bashi n’ont pas la vraie notion du vrai remord pour le mal moral.  Ils ne connaissent que la crainte et l’intérêt.  Puisqu’à leurs yeux, il n’y a pas de

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rétribution future, ils ne redoutent pas les châtiments de l’au-delà.  Et cependant, ils reconnaissent que le vol, l’adultère, le mensonge, le meurtre sont mauvais et que les coupables méritent un châtiment.  Parlez-leur de cela et ils l’admettent sur le champ ; ces vérités sommeillent au fond de leur cœur.  Une simple remarque les réveille.   Mais à qui revient le droit de châtier ?  Avant tout à la partie lésée.  Ils semblent pratiquement admettre que faire le mal n’est pas défendu ; il suffit de ne pas se laisser pincer par celui à qui on fait le tort.  Nyamuzinda ne s’occupe pas de ces « bagatelles ».  Il laisse les vivants se débrouiller entre eux, soit seuls, soit à l’aide des « esprits ».  Les Bashi ne s’occupent donc pas de la justice ultérieure et ne s’occupent pas de faire le bien comme ils ne craignent pas de faire le mal en prévision de la vie de l’au-delà.  Je n’ai jamais vu un païen s’en préoccuper ni de près ni de loin ; ne pas se faire prendre, se précautionner contre les bazimu protecteurs de ceux à qui l’on nuit, éviter le jugement des chefs ou des anciens préposés à la justice, éluder la vengeance de son ennemi, c’est là tout le souci du voleur, du menteur, adultère, meurtrier. Pour nos noirs, le mal qu’ils ont fait de leur vivant périt avec eux, s’ils n’ont pas subi de châtiment avant de mourir.

115. PHILOSOPHIE

On ne peut dire que nos noirs sont des FATALISTES.  Ils ne disent pas comme le musulman « c’est écrit ».  Le bonheur ou le malheur de l’homme ne dépend pas de la détermination arbitraire de Dieu, mais en grande partie de ses propres actions.  Ils reconnaissent que l’homme est libre ; ses actions peuvent être influencées par les bazimu qui les contrecarrent souvent.  Nyamuzinda luimême permet tout le mal fait par les bazimu.  Mais au lieu de se renfermer dans une résignation stoïque, ils cherchent par tous les moyens à éviter les coups des bazimu par des prières, des sacrifices, des efforts personnels.  Ils cherchent à connaître la cause de leurs maux.  Cette cause sert le plus souvent la malveillance d’un muzimu, d’un sorcier, d’un sort.  Ce n’est pas une détermination préexistante de Nyamuzinda.  Il y a moyen d’éviter un malheur.  C’est là l’origine de toutes leurs amulettes, de leurs continuels sacrifices.  Donc ils ne sont pas fatalistes.  Toute leur philosophie se résume d’ailleurs à la connaissance d’un Dieu personnel, cause première de toute la création, et son plan n’est dérangé que par les « âmes désincarnées ».

Quant à LA FIN DU MONDE : ils ne se posent guère la question.  De l’ensemble de leurs croyances, on peut conclure qu’ils admettent l’existence du monde pendant un temps très long.  Cependant un jour, alors que la voûte céleste sera impuissante à porter des bazimu en plus grand nombre, elle cèdera.  Tous les hommes seront devenus bazimu.

116. MANIFESTATION DE LA RELIGION DANS LES FORMES DIVERSES DE LA VIE PRIVEE ET SOCIALE

La religion est la conversation de l’homme individuel et social avec son Dieu.  C’est l’ensemble des croyances, sentiments, règles et rites individuels ou collectifs, visant un Pouvoir que l’homme tient actuellement pour souverain, dont il dépend, avec lequel il peut entrer en relations personnelles (Christus, p. 9). A s’en tenir donc à cette définition, on doit reconnaître que les Bashi posent très peu d’actes religieux, tant privés que sociaux.  Ils ne lui adressent aucune prière, aucun sacrifice.  Dieu est bon, il fait marcher le monde qu’il a créé et puis ne s’occupe plus des humains en particulier.  A quoi bon le prier. Mais au-dessus de ce niveau, il existe des actes, des cérémonies, des émotions analogues à ceux que d’autres adressent à Dieu (Christus, p. 10). Prières, sacrifices, culte et rites vont quelquefois à des êtres créés qui participent plus ou moins des attributs divins.  Ces êtres seront les « âmes désincarnées » de personnes illustres comme Lyangombe, ou même de tous les morts.

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Entrer en relations avec ces êtres constitue un sentiment qu’on pourrait appeler « infra-religieux » (Christus II). Dans ce sens on peut dire que les Bashi sont très religieux.  Leur vie entière est remplie d’actes infra-religieux, qu’il s’agisse de leur vie privée ou sociale. Il suffit de rappeler le culte rendu aux morts ; les offrandes à Lyangombe, et autres grands esprits, les temples qui leur sont élevés, les prières quasi journalières qui leur sont adressées. Aucun acte important de la vie ne se fait sans qu’on songe à obtenir la bénédiction des mânes ancestraux et des morts illustres, sans qu’on cherche à conjurer leur courroux : du berceau à la tombe, l’intervention des mânes est constante, force est aux humains de se les rendre propices.  Le kurherekera est de chaque jour.

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