Récit de création au Kivu et unité des peuples qui y vivent

Récit de création au Kivu et unité de Bashi , Bahavu et Bafuliru

Cf . P. Colle parle des Bashi, du mashi et du Bushi, in nyabangere.com

Kashenda avait eu une origine céleste. Dieu le fit un jour sortir du lac sous la forme d’un beau jeune-homme, en même temps qu’un troupeau de vaches. Peu après, celles-ci disparurent, il ne resta qu’une vache pleine, qui donna le jour à un taurillon. A quelques temps de là, le jeune-homme vit reparaître le troupeau, conduit par une belle jeune-fille. Le troupeau disparut, la jeune-fille resta. Le jeune Kashenda, se l’unit en mariage et appela la jeune fille Londo c’est-à-dire limon, parce qu’elle était, comme lui, sortie du limon du lac. Dieu leur fit cadeau d’un vase à lait, d’une cruche, d’une baratte indigène, d’un arc, de flèches et les bénit. Telle est la tradition de l’île d’Idjwi

 On a conservé le souvenir de 28 générations qui séparent Cihanga de Musinga, ce qui rapporte l’invasion de son descendant vers l’an 1300. Il est vrai que Monseigneur Classe ne croit pas pouvoir la faire remonter au delà du XVIIe siècle.

Ce petit-fils, appelé Cihanga, lui aussi, du nom de son ancêtre, traversa la région des volcans, longea le lac à l’ouest et repassa au Rwanda par le pont de pierres à quelques lieux au sud du Kivu. Il laissa au Nord son fils Kahande ou Kanyirhambi, devenu chef du clan Bahunde ou Basibula ; son autre fils Kanyindu le quitta au sud et alla occuper la vallée de la haute Lulindi (ou Lundi ou Lwindi) ; il y prit le nom de Nalwindi et devint le chef du clan Banyindu. Ses fils  Naninja et Mufunda prirent possession, le premier de la clairière sise au Nord, le second des montagnes au Nord-Ouest. Ils devinrent les fondateurs des clans Balinja et Bafunda. Son aîné Kabuga, resta sur place, où se trouvent aujourd’hui encore ses descendants. Le clan Barungu, du chef Naluniga, prit peu de développement. Il fut facilement supplanté par celui de Kabare, comme on l’a vu précédemment. Le clan de Nashi, le chef des Balega, s’étendit davantage. Il se subdivisa en 5 branches :

les b’e canya, tige mère, occupèrent le Bushi central ; les b’e cime, établis au Bushi Nord et quelques îles du lac (Shushu, etc.) ;

 les Bakacuba du lac Mokoto ;

 les Bacishoki ou bene- nciko ou Babambo de l’Irhambi ;

 les Bakasiru du pays des Balongelonge actuels, voisins des Balinja.

 Leur pouvoir fut enlevé par les clans Basibula et Banyindu. Ils durent se faire les sujets  des vainqueurs, conservant à la cour de ces derniers une dignité quelconque. Le clan Bahande se développa sur place.

Un descendant de Kahande, le premier ancêtre, le roi Sibula Nyebunga,  voulut un jour aller guerroyer au Rwanda ; il y fut tué. Un aigle (nyunda) dit la légende, pris son cœur, et son diadème dans son bec et les ramena à sa mère qui habitait au Ruhundu, sur l’île d’Idjwi. Depuis ce jour, ce clan prit le nom de Basibula.

N.B. (Plusieurs légendes racontent que Sibula Nyebunga est issu de l’union incestueuse du chef de ce clan avec sa demi-sœur. C’est peut-être pour ce motif que les Banyarwanda appellent les Bashi « Banyabungu », gens de Nyabungu, sobriquet équivalent alors à celui de « fils d’inceste ». Cette coutume se pratique encore de nos jours chez les chefs de plusieurs clans au Butembo et Bubembe. Leur successeur est généralement né d’une telle union, appelée mumba).

Bahole, roi actuel (1936) du Buhavu en est le chef. Ses ancêtres occupèrent à un moment donné toute la côte ouest du lac du nord au sud, ainsi que la plupart des îles. Le clan des Bahande s’allia dès le début au clan des Banyehya. De Nabunyehya, en effet, naquit Barhwa, père de Kalinda et de Luciza. Barhwa s’unit à une femme des Bahande, et renonça dès lors au clan des pygmées. Son  fils Kalinda devint le père des Basibula, ou Bahande bene muvunyi au Buhunde ; de Luciza sortit le clan Bwega. Kalinda fut tué au Rwanda par Luganzu I vers la vin du XVe siècle.

Le clan des Banyindu se développa fortement sur les rives de la Lulindi. Il ne tarda pas à se diviser et à envoyer des familles vers l’ouest et le nord-est, vers les régions situées entre le Kivu, la Ruzizi et la chaîne forestière. Kiligishe, descendant de Kanyindu, envoya son fils cadet Mahangwe près  de la Luvungi ; son petit-fils Kahamba donna son nom au clan Bahamba du chef Kabwika actuel. Un petit-fils de Kahamba ; Lwamo créa le clan Banyambala (chef Nyamugira) au Bufulero à l’ouest de la Ruzizi ; le petit-fils de Lwamo devint le père des Bacivula (chef Nakaziba) au Buzibaziba au sud du Bushi. Les deux filles de Kiligishe (Nalwindi occasionnèrent la création du clan des Banyamwoca. On ignore d’où vient le nom du clan. C’était peut-être le surnom de Kiligishe ou celui de Namuhoye l’une de ses filles, mais plus probablement le nom de son neveu et mari.

Kabare, fils de Namuhoye quitta la Lulindi avec sa mère, passe le Kadubu où celle-ci  mourut, et vint occuper le Bushi ; plusieurs familles l’accompagnaient et furent la souche des  clans : Bashaza, Banyalugono, Badaha, Banyalwizi, etc. Il supplanta sans efforts les  clans Barungu, Balega, Bashoho, Banyiganda, Banyibamba, etc. Une révolte de son arrière petit-fils Ngweshe Kwibuka occasionna une scission. Cela se passait sans doute vers le début du XVIIIe siècle. Depuis ce jour le Bushi est régi par deux dynasties, celle de Kabare et celle de Ngweshe.  De Nalwindi sortirent aussi, on ne sait quand, les familles régnantes de l’Urundi, et probablement le clan des Bagofa dont le chef actuel est Naluhwinja, roi des Bahwinja.

 Les clans dont il vient d’être question furent ou sont encore les clans des chefs. A côté d’eux sont venus se placer de nombreux clans secondaires, issus des précédents ou venus du Rwanda. Il serait trop long et fastidieux d’en parler ici. Je ferai seulement remarquer que le descendant actuel de la tige mère  des clans supplantés dans le pouvoir par les chefs actuels, occupe de droit certaines fonctions à la cour de ces grands chefs. Celui-ci peut s’asseoir sur le trône royal, fumer dans la pipe du roi, toucher à son diadème (bashoho) ; celui-là lui donnera sa première femme (banyambiriri) ; d’autres pourront traire les vaches du roi (banyalugono, basheke, bishaza), seront ses sorciers en titre (balega b’ecishoki), feront les tambours, garderont le crâne de l’ancêtre ou sa lance, ses perles, ses bracelets (bashoho), enterreront la dépouille du chef défunt (banjoka), planteront le marteau sacré (banyiganda), etc. Bref, ils héritent de la fonction remplie à la cour par le fondateur du clan. Il en sera parlé à propos de la fête de l’investiture (N° 176).

Une partie des pygmées dont il a été question plus haut s’allia aux nouveaux clans et forma les pygmées croisés (Batwa-Badaha, Batwa- Baloho, Batwa-Bakanga, etc.) …….

Le besoin de solidarité a poussé les clans à se créer des ALLIANCES (bukumbi). Dès le début des immigrations, il en fut ainsi. Cihanga en venant par ici et en envoyant se fils (c’est-à-dire les clans issus de lui) occuper le pays, leur ménagea des alliances dans les clans préexistants. A mesure qu’un nouveau clan se forme, on fait de même. L’alliance se contracte par la bénédiction (mugisho) du chef des principaux clans. Quatre chefs peuvent au Bushi-Buhavu bénir cette alliance :

 Nashi, chef des Balega,

Naluniga, chef des Barungu,

Nalwindi, chef des Banyindu et

 Kahande, chef des Basibula.

Eux seuls sont en effet considérés comme chefs des clans originaires (mashanja) c’est-à-dire des souches dont tous les autres clans indigènes sont issus. Un chef de clan demande cette alliance pour ses descendants afin de leur obtenir aide et protection. Il cherchera donc de préférence l’alliance des clans les plus puissants et les plus répandus. La solidarité qui en résulte se manifeste spécialement dans les circonstances suivantes : L’allié aide son allié dans toute circonstance pénible. Le voit-il p. ex. écrasé sous le fait d’une lourde charge ou d’une amende onéreuse, il l’assistera, ce qu’un homme d’un clan non allié ne ferait pas. Il n’hésitera pas à prendre à sa charge un ou plusieurs enfants laissés sans ressources par leur père défunt ou devenu impotent, dès qu’il est de son clan ou d’un clan allié, et qu’il n’y ait pas de proches parents pour le faire. Un indigène ayant abattu une bête et voyant venir un homme d’un clan allié, lui donnera une part avant même d’en donner à sa parenté ou à ceux de son propre clan. Veut-il construire une case, il devra payer à ses aides une ou plusieurs jarres de bière, si parmi eux se trouve un membre d’un clan allié, il recevra sa part avant même d’avoir terminé, et avant tous les autres. Quand un fils est officiellement mis en possession de l’héritage paternel par la remise des biens, c’est un allié de son clan qui les lui remettra (kuyambika bigulo) conjointement avec l’oncle maternel du fils.  Un noir va-t-il en voyage, il trouvera facilement le vivre et le couvert chez les membres des clans alliés au sien. C’est pour ce même motif que l’on trouve présent à l’investiture des chefs suprêmes le chef de chaque clan allié qui lui imposent l’un le diadème, l’autre le siège, la pipe, le marteau sacré, etc. ainsi qu’on l’a vu plus haut. L’allié remplira encore les multiples offices de paranymphe aux noces d’un jeune-homme. Un homme est-il mort dans une case, la coutume veut qu’on enlève du toit la pointe d’herbe qui le domine ; ce soin incombe encore à un allié. Bien plus, il est  défendu de verser le sang d’un membre quelconque d’un clan allié même à la guerre où ses clans alliés disséminés dans les guerriers adverses viennent nécessairement au contact. Le guerrier évitera donc de terrasser tous ceux qu’il reconnaît être de son clan ou des clans alliés. Que s’il le faisait volontairement, il commettrait une faute grave contre le clan ; et l’âme de l’ancêtre qui en est le protecteur attiré, le lui ferait sentir en lui envoyant une maladie mortelle.

Il y a bien d’autres cas encore de la solidarité qui découle de cette alliance clanique, il serait trop long de les spécifier ici. Une conséquence curieuse qui en découle est l’impunité donnée à un allié quelconque qui insulterait ou maudirait la famille de l’un des quatre chefs de clans dont il a été question ci-dessus. Alors qu’un autre encourrait un châtiment, lui en serait exempt. L’insulte lui est permise à titre d’allié.

Que si l’on se demande à quel CYCLE CULTUREL, il faut relier les clans du Kivu, on peut répondre, semble-t-il, que tous ces clans appartiennent en même temps au cycle matriarcal, et au cycle patriarcal

Le cycle MATRIARCAL pourrait se prévaloir :

  1. de l’existence de la société secrète des imandwa au Rwanda avec une certaine extension au Bushi et au Buhavu.
  2. de culte, des ancêtres qui forme la base même du culte indigène.
  3. des honneurs donnés au crâne du grand chef Kabare.
  4. de la présence dans la cérémonie d’intronisation de la tige arquée en cuivre appelée mulinga.
  5. de l’existence de la serpette qui est pour ainsi dire l’arme propre des habitants du Kivu, et le tatouage des hommes en forme de croissant.
  6. du respect dont on entoure certains animaux propres à ce cycle : le lézard, la grenouille, le caméléon et surtout les bêtes à cornes.
  7. de la croyance que les mânes de la reine-mère, qui a donné le jour au chef actuel du clan royal, se dégagent du corps sous forme de ver cadavérique d’abord et de serpent ensuite.
  8. de ce que le cadavre du grand chef doit être enterré dans une barque.

Le CYCLE PATRIARCAL a, lui aussi, laissé bien des traces :

  1. la fête du mubande, sorte de fête de printemps, où les chefs voient renouveler leur autorité au nom des premiers ancêtres et où la voix des auspices doit dire si cette année la terre sera féconde ou non.
  2. le titre du chef appelé le « mwimo », successeur ou plus exactement le fécondant. Il est en effet le représentant autorisé de toute fécondation ; c’est lui qui autorise l’ensemencement des cultures vivrières ; par son ordre les époux se séparent « a toro » à certaines époques.
  3. la succession paternelle est absolue dans tous les clans.
  4. il subsiste quelques rites phalliques, tel ce remède enfermé dans deux courges minuscules à goulot et toujours juxtaposées que les hommes mariés peuvent seuls employer (ntudirwa).
  5. le totem clanique est général, malgré l’absence de la circoncision.
  6. il n’y a pas d’initiation propre aux garçons, seules les filles y sont soumises en quelque sorte en entrant dans la société des imandwa.
  7. le soleil est considéré par tous comme maître (Nahamwabo) de la lune.

On relèverait sans peine d’autres indices pour chacun de deux cycles. Lequel de deux prédomine ? Il serait malaisé de le dire. On pourrait peut-être supposer que lors des invasions, les clans venant du nord-est appartiendraient davantage au cycle patriarcal ; leur contact avec les peuples venus du sud, où l’élément matriarcal semblait prédominer, aura augmenté encore ce qui leur manquait de ce cycle et aura produit le mélange actuel. On retrouve plusieurs traces de l’action des clans du sud sur les clans du nord. Sans approfondir beaucoup la question, on remarque qu’après l’invasion de Kanyindu sur les confins de l’Urega occupés par les clans du sud, ce fut une femme appelée Namugamubondo qui devint, au dire de plusieurs légendes, la transmetteuse de pouvoir, ce qui la fit surnommer « la faiseuse des rois, Nabami ». Ce sont encore deux femmes « Lukabura et Namuhoye » que l’on retrouve à la source du clan Banyamwoca. Le clan Basibula de Muvunyi est sorti du clan Banyehya par une fille du clan Sibula. Le souvenir de la première mère du clan Banalugono, sorti du clan Bishaza, de la première mère du clan Banyambiriri sorti des Banyiginya, de la première mère, femme pygmée qui donna naissance au clan Babishi, sorti des Bakanga, et d’autres encore, confirme cette hypothèse. C’est peut-être à la suite de ce mélange que la loi d’exogamie a perdu de sa rigidité. Par tout ce qui précède, on a pu voir que les moyens imaginés par nos noirs furent de plus efficaces pour conserver le souvenir de leur origine et de leur parenté éloignée, pour fortifier le lien social sur la base de la famille et pour se trouver les soutiens au milieu d’une barbarie, qui sans cela, aurait bien vite ruiné toutes populations. Puissent-ils bientôt tous s’attrouper dans la grande  famille chrétienne sous l’égide de la Croix, comme le disait P. Colle en 1936. Ces peuples avaient une mémoire formidable comme dans la Bible, Gn 5 et Gn 10 pour raconter les généalogies.

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