Les interdits chez les Bashi selon P. Colle en 1936

TABOUS OU VITANCES

On appelle « tabous » le réseau de défense, interdictions, précautions, par lesquels se manifestent le respect et la crainte religieuse (Chr. 18). La vie des Bashi en est pleine, c’est un étau dans lequel  un grand nombre de ses faits et gestes sont enserrés. Ci-dessous j’en donne un certain nombre ; il y en a beaucoup d’autres qu’on pourra découvrir de-ci delà dans les pages de la présente monographie.

Voici d’abord les principaux animaux qu’il est défendu à tous de manger :

Léopard (ngwi)                                             Kerhembo (hirondelle)

Hyène rayée (namugunga)                         Nyangi (héron blanc, pic-boeuf)

Hyène tachetée (cihazi)                                Lumve (caméléon)

Kafa (zorille)                                                    Mulindye (rat de maison)

Nyambwe (renard bleu ou chacal)             Kere (ba) crapaud)

Musambi (grue couronnée)                        Njongola (ba) (lézard)

Hungwe (ba) (corbeau)                                 Njoka (serpent)

Mugokoma (ibis blanc)                                 Musherebera ( lézard)

Munana (ibis noir)                                        Nshonzi (silure)

Citorha (bergeronnette jaune)                    Nyika (poisson électrique)

Nyakansisi (bergeronnette blanche)         Kabwa (chien).

Les animaux peuvent être tués, non mangés.

Mais on ne peut même pas tuer ni le pic-bœufs, ni le chien.

LE CAMELEON inspire la crainte. On croit que s’il mord, il ne peut se détacher qu’au son de tambour. Quand on le rencontre ouvrant la gueule, il faut le regarder et ouvrir la bouche en soufflant, sous peine d’avoir des enflures.

LE CRAPAUD est évité, sans quoi on risque d’avoir le corps couvert de croûtes.

LE POISSON ELECTRIQUE entre dans la composition de certains remèdes ainsi que le crapaud et le caméléon, ibis, le corbeau, etc. (95).

POULES et ŒUFS. Les hommes peuvent en manger, mais non pas les femmes ; elles disent que le mari deviendrait malade et qu’elles engendreraient des montres. D’ailleurs si une femme mariée se le permettait, ses compagnes lui donneraient le sobriquet moqueur de « cishambo ». Les petites filles peuvent en manger.

ŒUFS : Seuls les enfants peuvent les manger.   Ils ne peuvent cependant manger l’œuf encore inclus dans la poule tuée. Les chefs ne mangent ni poules, ni œufs ; c’est bon pour les pauvres.

TABOUS INDIVIDUELS

  1. Une femme a défense de nettoyer sa chevelure avec l’eau et avec ses doigts (kasinda).
  2. Elle ne peut enjamber un bâton, une lance, un arc, une corde, un ruisseau, une écuelle de bois, une haie.
  3. Elle ne peut manger une polenta préparée par un homme, ou une polenta faite avec de la farine moulue par un homme.
  4. Femmes et filles ne peuvent manger la queue de la vache ou du taureau. C’est la part réservée aux bergers.
  5. Une femme ne peut employer pour porter sa hotte ou son fagot de bois la corde qui sert à lier la vache.
  6. Un homme ne peut faire pencher les hautes herbes devant une femme.
  7. Un homme ou une femme qui brise le crampon à émonder les bananiers est tabou.
  8. Personne ne peut plumer un corbeau.
  9. Quiconque brise un rasoir est tabou.
  10. Une femme ne peut se laver deux fois le même jour.
  11. Une femme ne peut mettre le sorgho dans le grenier, par le haut, mais seulement par la porte ; le sorgho serait jeté si elle se le permettait.
  12. Elle a défense de se mettre de la cendre du foyer sur la tête.
  13. Un homme marié ne peut mettre une charge sur le dos d’une veuve ; lui et sa femme seraient tabous. Seuls peuvent le faire une femme ou un jeune homme.
  14. Une veuve à la mort de son mari a défense de se faire raser par des gens mariés.
  15. Une femme ne peut administrer un lavement à la mère de jumeaux, elle-même engendrerait des jumeaux.
  16. Défense à tous de déposer dans une pirogue une rondelle-coussinet (ngarha) ; le lac s’agiterait.
  17. Défense pour le même motif de jeter dans le lac la cendre de la pipe.
  18. Celui qui brise une pierre à aiguiser est tabou. S’il ne s’en délivre de suite, il mourra, et son père marchera le reste de ses jours avec le dos voûté.
  19. Défense aux femmes de siffler.
  20. Une grande fille ne peut prononcer le nom de son père, et une femme mariée s’y résout difficilement par respect, surtout avant d’avoir des enfants.

TABOUS FAMILIAUX

  • L’épouse ne peut enjamber le corps de son mari sur le lit conjugal.
  • La jeune épouse ne peut prononcer le nom de son mari. Elle ne le pourra quelque peu qu’après avoir eu des enfants. Elle appelle son mari le père de tel enfant.
  • Défense à une femme de fermer la porte devant son mari.
  • Une femme, à ses époques, ne peut broyer des pieds le sorgho, car s’il était souillé par son sang menstruel et que son mari en mangeait, il deviendrait malade.
  • A ses époques une femme ne peut quitter le foyer conjugal.
  • Une femme enceinte qui ferait l’adultère serait gravement tabou (mahinga).
  • Une femme à ses époques ne peut manger le lait caillé de la vache, celle-ci mourrait.
  • Une femme qui accouche un enfant bras ou jambes en avant, est gravement tabou (kashindi).
  • L’accouchée qui perd beaucoup de sang est tabou.
  • Si son enfant fait ses grands besoins en naissant, la mère est tabou.
  • Les parents sont tabous lorsque les dents supérieures de leur enfant paraissent les premières.
  • L’homme qui les trois premiers jours de son mariage passe une rivière est tabou.
  • La femme qui a ses règles ne peut rien déposer ni sur, ni sous le lit conjugal.
  • La femme qui vient d’engendrer des jumeaux est tabou. Elle doit de suite s’en libérer.
  • Quand une femme est enceinte, ni elle, ni son mari ne peuvent toucher un cadavre ; l’enfant mourrait de suite.
  • L’adultère du mari d’une femme enceinte les rend tous deux tabous (mahinga). Ils doivent de suite s’en délivrer (cf. 95).
  • Il est gravement défendu de se marier entre bêhwa : c-à-d avec la fille de sa sœur, femme avec le fils de son frère.
  • La copula perfecta est défendu quand on commence les cultures (deux fois environ par an).
  • Idem quand la mère de l’épouse est malade.
  • Idem quand le père de l’épouse est malade.
  • Une femme a défense d’accoucher à l’intérieur de sa case.
  • Une femme, qui revenant au foyer avec des vivres, aurait fait l’adultère en route, ne pourrait manger, ni elle ni son mari de ces vivres.
  • Si la femme avait commis l’adultère, son complice ne pourrait aller voir son mari, et le mari ne pourrait faire visite au complice malade.
  • Si une femme venait à avorter, son mari devrait lui offrir un mouton sous peine d’être tabou.
  • Une femme ne peut saisir une lance ou un coutelas (ngorho) avant d’avoir eu un garçon.
  • La jeune épouse a défense de faire le tremblement du corps (par lequel la mariée demande le debitum) au premier contact de son mari c-à-d au 1er jour des noces : son père mourrait.
  • Défense à la femme ou à la fille de traire la vache.
  • Idem de faire cailler le lait avec la présure (igunjo).
  • Une femme qui vient de se laver a défense de jeter les cendres du foyer.
  • Le mari qui a perdu sa femme ne peut manger avec d’autres personnes les premiers jours qui suivent la mort.
  • Le père de famille qui vient de perdre un enfant à la mamelle ne peut sucer le lait de la mère pour dégorger les seins (très grave).
  • A la mort du père les enfants mariés doivent s’abstenir de relations pendant plusieurs jours.
  • Un homme marié ne peut enterrer l’avorton d’une autre femme que la sienne, sa femme en mourrait.
  • Défense à une femme, en dispute avec son mari, de le mordre ; ils devraient alors se mordre l’un l’autre, et faire de suite l’acte conjugal.
  • Une femme qui s’enfuit ne peut rien emporter, ni pots, ni paniers, ni houes, ni vivres, etc.
  • Une femme ne peut quitter le foyer pendant l’absence de son mari.
  • Un homme qui, en querelle avec sa femme, lui arracherait ses colliers de perles, serait tabou.
  • L’homme qui jette dehors la pierre du foyer (isika) est tabou ainsi que sa femme.
  • Si le mari, en dispute pendant les cultures, jette sur sa femme une motte de terre, il ne peut ni lui ni sa femme manger des produits du champ sans être tabou tous deux.
  • Le mari qui brise volontairement le pot sur le foyer de sa femme est tabou.
  • La femme qui cuit la nourriture, ne peut sortir, ni répondre à un salut, ni chanter (ni même réciter des prières). La défense commence dès que la nourriture est sur le feu.
  • La femme qui brise la spatule à polenta est tabou.
  • Idem si elle brise la petite pierre à moudre (lusho).
  • Idem si elle fend le portier à pilonner la farine.
  • Une femme ne peut écrémer le lait, ni laver le pot à lait.
  • La femme qui viendrait à briser le pot pendant qu’elle cuit la polenta, serait tabou, si elle ne pouvait sur le champ donner un peu de pâte à son mari ou à son garçon.
  • Une femme a défense de se laver à la source avant d’avoir rempli sa cruche.
  • Les relations conjugales sont interdites pendant que le mari construit son grenier à vivres ou raccommode sa hutte délabrée ou en construit une neuve.
  • Une femme ne peut manger de la polenta préparée par son mari.
  • Défense au mari de piler pour sa femme ; la nourriture devrait être déposée dans la hutte des mânes.
  • Défense à une femme qui prépare la panade (mushunga) pour malades ou petit enfant d’appeler qui que ce soit.
  • La femme qui achèterait des vivres et avait d’abord enlevé sa ceinture de perles, empêcherait son mari et ses garçons de manger ces vivres. Seules elle et ses filles pourraient s’en nourrir.
  • En écrasant les bananes pour bière, la femme ne peut se mettre à genoux ; elle doit être assise, sinon son mari ne peut en boire.
  • L’homme qui enlève chez lui les cendres est tabou.
  • Quand le mari est absent, la femme peut enlever, mais non pas jeter les cendres du foyer.
  • Pendant l’absence du mari, la femme a défense de défaire le lit conjugal.
  • Une femme ne peut aller se promener au loin, pendant qu’une poule couve ses œufs dans la hutte.
  • Un fils ne peut cultiver l’éleuzine avant son père.
  • Un homme ne peut montrer du coude sa grand-mère, ni une femme de son grand-père.
  • L’enfant qui brise la petite pierre à moudre (lusho) rend tabous son père et sa mère.
  • Si un mouton grimpe sur la hutte familiale, celle-ci est tabou, il faut la détruire.

TABOUS AU VILLAGE

  • Si une poule imite le cri du coq, ou si elle couvre de fiente ses œufs, elle est tabou, il faut la tuer.
  • Défense de lier une femme avec des liens quelconques.

On ne peut que la réprimander. Le sous-chef, Cirhuza, a été exclu du conseil du chef Kabare pour avoir lié sa femme.

  • Défense de lier un homme par les coudes derrière le dos.
  • Tout objet touché au marché par le Citwamba (celui qui enlève aux veuves leur lévirat) est tabou, lui seul peut en user.
  • Grave défense à une femme de se frotter les seins de terre blanche.

TABOUS PROPRES AUX CHEFS BALUZI

  • Un muluzi ne peut boire la bière fabriquée dans l’enclos où quelqu’un vient de mourir.
  • Le Mwami ne peut se frotter de beurre, toutes les vaches en mourraient. Il se frotte d’huile de ricin.
  • Le Mwami ne peut s’accroupir les jambes croisées ; assis il doit étendre les jambes sous peine de voir mourir beaucoup de ses gens.
  • A la mort du chef ou autre muluzi, tous les mariés doivent garder la continence pendant un certain temps sous peine d’être tabous.
  • La continence est encore de rigueur quand on a pénétré dans la case du Mwami.
  • Continence forcée pendant la maladie du Mwami malade depuis 8 jours.
  • Défense absolue de toucher la main l’ishungwe (diadème du Mwami).
  • Défense de regarder le chef pendant qu’il mange.

COMMENT ON SE DEBARRASSE DES EFFETS DU TABOU.

Quand quelqu’un ou quelque chose est atteint de tabou (alire omuziro), il peut s’en libérer. Pour certains tabous, il suffit de faire un acte ou de prendre un remède connu de tous. Pour d’autres, il faut recourir au féticheur qui en délivre en donnant un remède connu de lui ; ou parfois fait lui- même ou prescrit au client un sacrifice aux esprits. Celui qui est pris par le muziro ou tabou, cherche parfois à s’en libérer avant que la défense n’ait agi ; alors il ahumanibwa (il est rendu sein). S’il va pour s’en guérir après en avoir éprouvé les effets, il est dit : ashazibwa omuziro : (c’est-à-dire la défense est vomie).

TOTEMISME

D’après « Christus p. 15 », le totémisme est caractérisé par la croyance en un lien de parenté, qui lierait un groupe humain d’apparentés (clan) d’une part et de l’autre une espèce animale, végétale ou une classe d’objets. Cette croyance s’exprime dans la vie religieuse, par des rites positifs (cérémonie d’agrégation au groupe anthropo-animal, anthropo-végétal, etc. et des rites négatifs (interdictions, vitances) Ŕ et, au point de vue social, par une réglementation matrimoniale déterminée (exogamie limitée).

Chez nos Bashi :

  • On s’interdit de tuer ou de manger un ou plusieurs animaux déterminés dans chaque clan, ou de faire certains gestes.
  • On observe aussi la loi d’exogamie, le mariage étant prohibé entre personnes de même clan, sauf quelques exceptions (voir 82).
  • On n’a aucune idée de parenté entre le clan et l’animal, la plante ou l’objet totémique. On pourra s’en rendre compte en lisant ce qui en a été dit au N°s 101 et 103. Voici par exemple le CHIEN : Cet animal est totem de la plupart des clans. On le respecte et on ne peut ni le tuer ni l’enterrer. Il est destiné à réjouir les ancêtres qui l’ont vénéré jadis.

C’est pour cela que lorsqu’on sacrifie aux ancêtres, le chien est lié dans la hutte ancestrale, on lui donne à manger et il y passe la nuit, pour que les ancêtres puissent venir le voir. Quand quelqu’un passe près d’un chien et qu’il attrape des plaies, c’est à cause du chien, et pour guérir il devra porter sur soi une dent de chien. Sa chair est considérée comme chair humaine ; la manger serait la mort. Voici encore le LEOPARD (mugashane) sacré. Il est considéré comme totem  du chef. Quand on l’entend crier après la mort du chef, on se rend là où le chef a été enterré, avec des tambours, du miel et de la viande. Le naluvumbu, gardien du tombeau, en est chargé au nom de la communauté. Cela dans la but de l’apaiser pour qu’il ne nuise à personne. Ce gardien est désigné par le conseil des anciens. A sa mort son fils succède, à son défaut, le conseil en désigne un autre. On fait parfois la même cérémonie pour le LION.

Il y a de même certains SERPENTS (ngubajoka, igu etc.) qui sont respectés et ne peuvent être tués parce qu’en eux aussi vient parfois résider le muzimu des chefs. On dit même que tout serpent trouvé endormi doit être respecté pour le même motif parce qu’alors un muzimu l’habite.

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